« Les voyages forment la jeunesse »… mais pas que !

Tous connaissent la phrase (faussement) attribuée à Montaigne : « les voyages forment la jeunesse ». Mais… les voyages forment aussi la vieillesse ! Ils forment à n’importe quel âge… D’ailleurs, on croit « faire » un voyage, alors qu’en réalité c’est le voyage qui nous « fait ».

Est-ce pour cela que le voyage occupe tant de place dans la Bible, du moins à des endroits charnières de la Bible. Tel le voyage d’Abraham : « quitte ton pays et va vers le pays que je t’indiquerai ». Ou le (long) voyage fondateur d’Israël, en plein désert. Ou les voyages de Joseph et Marie : à Bethléem, puis en Egypte… Ou encore les voyages de Jésus : en Samarie, en Transjordanie, en Judée… Et bien entendu les nombreux voyages de saint Paul… On pourrait même paraphraser le dicton en disant que « Les voyages forment l’Église » ! En tout cas l’Église est née ainsi : par des voyages. Le carnet de naissance de l’Église  —  son livre de bord à son origine  —  fourmille de récits de voyages. C’est que le cadre narratif du Livre des Actes des Apôtres est peuplé de voyageurs.

Saint Luc, auteur des Actes, l’a voulu ainsi. Les apôtres étaient des itinérants, tout comme Jésus du reste. Le lecteur des Actes sait que le Maître, entre la Galilée et la Judée, entre la Samarie et la Phénicie, a fourni le modèle de cette pérégrination. Scènes d’adieu, d’appareillage, d’accostage, choix d’itinéraires terrestres ou pédestres, escales, durée du déplacement, composition du groupe voyageur, entrée dans les villes, conditions d’hébergement, technique de navigation, conduite en cas de risque nautique : tous les paramètres concrets du voyage défilent dans le récit des Actes. Saint Luc semble être un familier des voyages maritimes, un habitué des itinéraires côtiers, aimant à décrire l’ambiance du voyage, ses départs et ses arrivées, ses trajets, ses scènes d’adieux et de retrouvailles…

L’itinérance ne se limite pas à Paul. Tout lecteur remarque bien vite que les Actes des Apôtres fourmillent de voyageurs ; les pèlerins de passage à Jérusalem pour la Pentecôte (2,9-11), les membres exilés de la communauté de Jérusalem allant de lieu en lieu (8,4), l’eunuque éthiopien sur la route de Jérusalem à Gaza (8,26-28), Pierre qui « se déplace partout » (9,32) avant de disparaitre du récit en « s’en allant ailleurs » (12,17), Aquilas et Priscille émigrés de Rome à Corinthe où ils accueillent Paul (18,25), et tant d’autres. Bref, dans les Actes, la Parole circule et fait circuler les hommes. Se déplacer, c’est revendiquer le territoire « pour la Parole ». Voyager, s’adresser à tous, concrétise la révélation copernicienne faite à Pierre : « Dieu ne fait pas acception de personne » (10,34).

Le Livre des Actes n’est donc pas un « récit de voyage », mais le récit de pratiques apostoliques qui attestent ceci : le témoignage au Christ passe par la médiation incontournable de l’itinérance. Jésus, prédicateur nomade en Galilée, faisait remarquer que « les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où poser la tête » (Mt 8,20)   À chacun son CHEMIN de Damas comme lieu d’expérience fondatrice. Du reste, la première dénomination donnée à cette nouvelle religion, avant que les Antiochiens n’inventent le mot « christianisme » était le « Chemin » ou la « Voie » (9,2 ; 19,9 ; 22,4 ; 24,22). Être disciple, c’est littéralement « marcher derrière », suivre, consentir à ce déplacement intérieur que Jésus appelle « conversion ». Le voyage, dit-on, a toujours une dimension initiatique. D’autant plus, quand le voyage est intérieur…